· Extrait n°1

2.2.2. Le développement du cerveau et des capacités intellectuelles

L’être humain n’est pas un rocher immuable qui apparaît à la naissance, mais un organisme vivant qui se construit et se reconstruire tout au long de la vie, sur les plans :
- physique, en ce que les nutriments et l’oxygène qu’il consomme, sont utilisés pour « former, entretenir et regénérer » les milliards de cellules, la structure osseuse et les réserves d’énergie qui constituent son corps ;
- intellectuel, en ce qu’il acquiert diverses connaissances et compétences, pour apprendre à saisir des objets, à marcher debout, à parler une ou plusieurs langues, à écrire, à compter, à calculer, à structurer ses pensées, à analyser son contexte, à manipuler des outils… selon son parcours personnel ;
- et psychologique, en ce que ses comportements sont fortement influencés par la somme de ses interactions avec son milieu de vie.

Le corps humain possède différents mécanismes biologiques qui lui permettent, dans une certaine mesure, de s’adapter en permanence à son environnement et à ses activités quotidiennes.
La peau d'un individu régulièrement exposée au soleil a par exemple tendance à brunir pour se renforcer, grâce à la production de mélanine.
De même, un individu qui a un mode de vie physiquement exigeant, ou qui fait régulièrement du sport, enclenchera des mécanismes biologiques qui renforceront les muscles sollicités.
D'une façon assez surprenante, le cerveau s'adapte aussi en fonction des activités cognitives du quotidien. L’apprentissage d’une ou plusieurs « langues maternelles » en est un exemple bien connu. Il résulte du développement inconscient de facultés cérébrales, liées à l’acquisition de compétences linguistiques, au plus jeune âge.
[14] Chaîne YouTube YaleCourses, Université de Yale, Introduction à la psychologie – 6. Comment communique-t-on ?
https://youtu.be/Uf9tlbMckS0 (vidéo, durée 56:30, en anglais avec sous-titres en anglais)

Les avancées technologiques récentes dans le domaine des IRM fonctionnelles et les recherches en neurosciences ont permis de mettre en évidence le fait que le cerveau n'est pas un organe figé dont les principales caractéristiques seraient prédéterminées à la naissance. Il possède plutôt une certaine plasticité, qui offre des possibilités de développement tout au long de la vie, selon les interactions avec le milieu extérieur. C'est également cette plasticité qui permet d'accumuler des connaissances, de développer des compétences, de s'adapter à différents modes de vie, ou qui peut être à l'origine de burn out ou de changements comportementaux à la suite d’une exposition à une situation stressante intense ou prolongée.
À l'image de la masse musculaire qui s'adapte, en s'atrophiant ou en se développant, en fonction des habitudes physiques, les facultés cérébrales s'adaptent en partie selon les activités intellectuelles. Cette capacité peut être régressive ou progressive.


Exemples d'adaptation régressive :

On entend parfois que le stress peut pousser à des actions sottes, irresponsables ou violentes. Ou encore, qu’il peut causer des « trous de mémoire ». Pour être plus précis, on pourrait ajouter que dans une situation de danger potentiel ou d’incompréhension soudaine, le corps produit un ensemble d'hormones (notamment de l’adrénaline et du cortisol) qui agit instantanément en affaiblissant les facultés intellectuelles avancées, comme le raisonnement, pour pouvoir renforcer les fonctions primaires plus utiles à la survie, telles celles liées à l'attention et à la motricité. Ces mécanismes permettent de se préparer face à une possible menace. Ils feraient partie de l'instinct de survie, qui a permis à nos ancêtres de faire face aux dangers omniprésents dans la nature, pendant des milliers d'années.

Dans notre société moderne, qui n'a pas plus d'une centaine d'années et qui est caractérisée par de nombreuses interactions, ces automatismes inconscients sont le plus souvent activés « par erreur ». Ils peuvent parfois avoir des conséquences désastreuses, ce qui devrait encourager à les comprendre pour mieux les contrôler et améliorer notre quotidien.
Suite à une expérience traumatisante, un contexte de stress d'une forte intensité ou prolongé, une production anormale d'hormones s'attaque au cerveau, et détruit un nombre significatif de neurones et de connexions neuronales. Cette situation peut provoquer un dérèglement de facultés cérébrales, et être à l'origine de troubles mentaux comme les crises d'anxiété, les dépressions prolongées, les burn out, les changements de personnalité, et d’autres troubles qualifiés de post-traumatiques (PTSD). Dans certains cas, le cerveau va jusqu’à s'atrophier. Cela conduit à des effets néfastes comme de grandes difficultés de concentration et de discernement, une perte de repères à l’origine de comportements irrationnels ou violents, ou encore une forme de souffrance psychologique. Le cas de personnes devenues moins sensibles émotionnellement (qui réagissent faiblement à des situations abjectes) est un exemple de dégradation de fonctions cognitives liée au stress. En effet, la plupart du temps, c'est l'exposition à des événements traumatisants qui a entraîné une destruction de neurones, et un dérèglement de l'amygdale cérébrale et de l’hypothalamus, tous deux responsables de la gestion des émotions.
Les liens qui suivent expliquent brièvement les effets du stress sur le cerveau :
[15] Madhumita Murgia et Andrew Zimbelman, Comment le stress affecte le cerveau ?
https://youtu.be/WuyPuH9ojCE (vidéo, durée 4:16, en anglais avec sous-titres en français)
[16] American Psychological Association, Les différents types de stress
http://www.apa.org/helpcenter/stress-kinds.aspx (texte, en anglais)
[17] Programme télévisé France 5, Allô Docteurs, Le burn out, comment s'en sortir ?
https://youtu.be/284mL4UUmrw (vidéo, durée 25:14, en français)

Plus généralement, quand un individu ou un groupe d’individus a de grandes difficultés à s’adapter à son environnement ou à son mode de vie, les mécanismes liés au stress se prolongent dans le temps. Ils conduisent à une limitation progressive des facultés cérébrales avancées qui sont les plus coûteuses en termes d’énergie et de temps.
D’une certaine manière, ces mécanismes autodestructeurs semblent mener à une adaptation régressive, incontrôlée, qui cherche un nouvel équilibre à un niveau de complexité inférieur afin de s’adapter à des conditions d’instabilité persistantes. Ils peuvent aussi être vus comme un signal qui devrait encourager à fournir des efforts supplémentaires, notamment intellectuels, pour se dépasser et surmonter les difficultés rencontrées.

À côté des hormones produites par le corps, des substances extérieures telles que l’alcool et les drogues affectent aussi le fonctionnement du cerveau de manière temporaire. Elles peuvent en dégrader les capacités cognitives, provoquer des changements comportementaux et, dans certains contextes, créer une dépendance qui conduit à un cercle vicieux.


Exemples d'adaptation progressive :

En s’intéressant à l’histoire, on peut avoir du mal à réaliser que les capacités de développement cérébral de l’être humain sont similaires depuis des milliers d’années. C’est avant tout la transmission et l’accumulation des savoirs au fil des siècles qui ont favorisé son essor intellectuel, et qui sont à l’origine d’avancées remarquables telles que l’alphabet phénicien, le papier chinois, la numération décimale indienne, l’algorithmique bagdadienne, l’impression typographique mayençaise, la machine à vapeur, l'électronique, et l’exploration spatiale.

Les aptitudes intellectuelles d'un individu se développent grâce à l'acquisition de connaissances et de compétences, à une alimentation saine et variée, et à des exercices intellectuels comme la méditation, et physiques comme la marche. L'apprentissage d'une langue permet par exemple de développer des connexions neuronales entre différentes parties du cerveau (celles liées à la mémoire, à l'attention, à l'ouïe, à la parole…). Ces nouvelles connexions offrent ensuite des facilités pour toute autre activité qui fait appel aux mêmes facultés.

Les travaux en neurosciences conduits par l'experte de renommée internationale Helen Neville, directrice du Brain Development Lab de l'Université de l'Oregon, ont permis de mettre en évidence l'impact significatif que l'environnement et les expériences personnelles cumulées ont sur le développement du cerveau et des fonctions cognitives.
[18] Helen Neville, Association for Psychological Science, Développement du cerveau et neuroplasticité
https://www.psychologicalscience.org/observer/brain-development-and-neuroplasticity (vidéo, durée 50:13, en anglais)
[19] Programme télévisé France 5, Enquête de Santé, Méditation : une révolution dans le cerveau
https://youtu.be/JD2dv1TbhD8 (vidéo, durée 52:26, en français)

Contrairement à certaines croyances populaires, les facteurs génétiques individuels jouent un rôle généralement mineur dans le développement des capacités intellectuelles et de la personnalité. Dans notre société moderne, ces facteurs sont le plus souvent insignifiants par rapport à l'importance des expériences personnelles cumulées et à leurs influences sur la plasticité du cerveau. Comme exemple bien connu d'aberrations, il y a les idées reçues qui avancent que des caractéristiques génétiques propres aux femmes font qu'elles sont moins douées en mathématiques. Ce sont bien sûr des absurdités, les spécificités génétiques liées au genre n'ont pas d’influence significative sur l'apprentissage des mathématiques. Ce sont plutôt les clichés que certaines personnes véhiculent qui posent des obstacles, représentent un facteur de démotivation, et peuvent ainsi avoir un impact négatif sur ce plan.

Il semble clair que ce qui a une influence majeure sur les facultés cognitives, c'est d'une part l'environnement d'apprentissage, et d'autre part la façon dont la société discrimine ou traite différemment les individus selon certaines caractéristiques physiques, culturelles ou sociales. Un professeur qui affirme par exemple que les étudiants dotés de certaines caractéristiques obtiennent de moins bons résultats, finira par créer un sentiment d'iniquité, et une source supplémentaire de stress et de démotivation qui pourraient, en effet, conduire à de moins bons résultats. On peut parler de prophéties autoréalisatrices dans ce cas.

En ce qui concerne l'aspect biologique de ce qu'on appelle « les émotions » (peur, colère, tristesse, joie…), on peut ajouter qu'elles sembleraient être le résultat de réponses déclenchées par le cerveau pour anticiper ou aider à faire face à une situation. Ces réponses seraient spécifiques à un individu en fonction de ses expériences personnelles passées, et elles seraient responsables de ces « sensations » négatives ou positives, d'intensité variable, que sont les émotions.
La courte vidéo suivante donne, sur un ton un peu décalé, un aperçu de ces réponses instinctives qui seraient liées aux émotions :
[20] Fabrice de Boni et Axel Lattuada, Et tout le monde s'en fout #3 - Les émotions
https://youtu.be/_DakEvdZWLk (vidéo, durée 3:42, en français)
Sur un ton plus sérieux, le docteur Alan Watkins explique dans la vidéo qui suit l'utilité de chercher à mieux comprendre les émotions :
[21] Alan Watkins, Pourquoi vous ressentez ce que vous ressentez
https://youtu.be/h-rRgpPbR5w (vidéo, durée 20:18, en anglais avec sous-titres en français)

L’être humain naît avec la capacité d'acquérir et de développer toutes sortes de compétences, linguistiques, scientifiques, artistiques, etc. On sait par exemple qu'un enfant est capable d'apprendre plusieurs langues, du français au japonais, en s'exposant simplement à un environnement où elles sont parlées ; en Belgique par exemple, un enfant scolarisé dans un établissement anglophone, qui s’adresse à son père en néerlandais et à sa mère en français, développera naturellement des réseaux neuronaux pour l’apprentissage de la prononciation, du vocabulaire et de la grammaire de trois idiomes. Le temps qui passe et qui donne une structure plus mature au cerveau réduit progressivement ce potentiel exceptionnel de départ, mais permet en contrepartie de développer des fonctions cognitives plus avancées comme la capacité de raisonnement et de synthèse. Les expériences personnelles cumulées font aussi que, tout au long de la vie, les capacités d'apprentissage sont en permanence affaiblies ou renforcées en fonction des activités.

Le potentiel de développement intellectuel semble indéterminé à la naissance et évolue selon le parcours individuel. Celui-ci peut progressivement renforcer l'un ou l'autre extrême, du potentiel néfaste d'un individu devenu insensible et destructeur à cause d'un milieu extrêmement négligent ou d’événements traumatisants… au potentiel bénéfique d'un individu créatif et humaniste qui a eu l'opportunité de développer ce qu'il y a de meilleur dans la nature humaine. C’est à l’ensemble de la société d’améliorer son environnement afin de permettre à chaque citoyen de mieux faire face aux difficultés personnelles, et d’avoir la possibilité de s’épanouir dans un milieu durable.

2.2.3. Le renforcement de l'esprit critique

Pour relever des défis de toutes sortes qui se présentent à nous, il semble indispensable de renforcer notre capacité à nous remettre en question, et à vérifier la fiabilité des informations auxquelles nous sommes confrontés au quotidien. Aiguiser notre esprit critique est en effet primordial et devrait être encouragé dans tous les contextes, à l'image des cours d'éducation aux médias déjà donnés dans certaines écoles. Ces cours visent notamment:
– à évaluer la crédibilité de diverses sources d’information, telles que des sites Internet, des émissions télévisées, des lobbys, des blogueurs, des écrivains, des journalistes et des chercheurs ;
– à estimer et à comparer le degré de fiabilité d’informations trouvées sur Internet, dans la presse papier, dans des magazines et des livres… ;
– à analyser des différences de points de vue sur un sujet donné, afin d'en déterminer la pertinence et d’en comprendre les possibles origines et objectifs (défendre des intérêts privés, faire de l’audience, fidéliser un certain public, informer de manière impartiale…).

Comme cas d'étude intéressants, citons :
– les fausses recherches scientifiques financées par des fabricants de cigarettes, par le passé, pour masquer la toxicité de leurs produits ;
– la propagande de guerre diffusée par le commandement de l’armée pour justifier une série d’interventions militaires hasardeuses, qui visait à mettre en place de nouveaux régimes despotiques et qui a conduit à une situation dramatique ;
– les campagnes de désinformation produites par des groupes miniers et industriels pour minimiser l’impact néfaste de leurs activités sur l’environnement ;
– et récemment, dans certains médias de nos voisins français, la diabolisation de la mobilisation des « gilets jaunes » qui se focalisait sur les méfaits de quelques perturbateurs pour faire de l’audience et dénigrer un mouvement aux revendications sociales compréhensibles.

Christophe Michel, conférencier et animateur de la chaîne YouTube « Hygiène mentale » qui traite de la pensée critique, explique dans la vidéo suivante la nécessité de combattre la désinformation à l’aide de cours d’éducation aux médias :
[22] Christophe Michel, La désinformation et l’éducation aux médias
https://youtu.be/ppU_XuaDUaQ (vidéo, durée 14:04, en français)
Des programmes et dossiers pédagogiques détaillés (souvent disponibles gratuitement) ont été élaborés par de nombreux professionnels enseignant déjà la pensée critique, parmi lesquels figure Yaël Nazé, astrophysicienne et professeure à l’Université de Liège.

Pour mieux comprendre l'environnement dans lequel on évolue, il devient essentiel de développer l'esprit critique, et en particulier aujourd’hui face aux informations de toutes sortes, plus ou moins utiles et fiables, auxquelles nous sommes exposés. Cela passe par exemple par plus d'intérêt pour les travaux qui ont permis de découvrir qu’on fait appel à des biais cognitifs, aussi appelés « faiblesses cognitives ». Il est plus qu'intéressant d’en prendre conscience pour mieux comprendre les erreurs du passé et prendre de meilleures décisions en phase avec les valeurs personnelles.
Ce sont des sortes de raccourcis intellectuels qu'on utilise inconsciemment. Ils permettent de limiter le temps de réflexion pour pouvoir prendre plus rapidement des décisions qui semblent urgentes ou simples. Ils peuvent parfois mener à des impasses ou à des aberrations. Celles-ci sont par exemple exploitées par des pratiques abusives de marketing qui poussent à la (sur)consommation de tout et n'importe quoi, comme le tabac, les réseaux sociaux numériques, ou encore la désinformation à des fins commerciales ou de propagande politique.
Ces deux présentations donnent quelques conseils au sujet des biais cognitifs :
[23] Olivier Sibony, Comment éviter les biais cognitifs ?
https://youtu.be/FZJwRRsmeyY (vidéo, durée 14:48, en français)
[24] Chaîne YouTube Practical psychology, Comment penser d'une façon plus logique, en évitant les biais cognitifs ?
https://youtu.be/wEwGBIr_RIw (vidéo, durée 10:08, en anglais avec sous-titres en anglais)

Comme exemples, on peut citer l’ancrage, le biais de confirmation, l’excès de confiance, la dissonance cognitive, la pensée de groupe, et l’obéissance aveugle à toute forme d'autorité, réelle ou supposée, qui peuvent être brièvement expliqués ci-dessous.
– « L'ancrage » est la tendance à être influencé de façon déterminante par les premières informations reçues sur un sujet, même si ces informations sont exagérées ou absurdes.
– « Le biais de confirmation » pousse inconsciemment à tenir compte de toute information qui peut conforter les premières opinions tout en évitant volontairement d'en évaluer la pertinence.
– « La dissonance cognitive » est ce qui pousse à se convaincre d'aberrations afin de contourner une certaine gêne morale ou intellectuelle.
– « La pensée de groupe » (qui devrait plutôt être appelée « la non-pensée de groupe ») est un phénomène interpersonnel qui produit de faux consensus irrationnels. Il pousse à des suppositions erronées qui conduisent les individus d'un groupe à ignorer leurs propres opinions et à prendre des décisions contraires à leurs valeurs, à leurs intérêts, et aux objectifs individuels et collectifs.
– « L’excès de confiance » est ce qui peut entraîner un enchaînement de décisions désastreuses par peur d'accepter que les suppositions de départ aient été absurdes. C’est ce qui a par exemple poussé certains responsables des services de sécurité de pays démocratiques à poursuivre les interventions chaotiques en Afghanistan et en Irak par peur de devoir rendre des comptes, et à armer des dictatures instables jusqu’aux portes de l’Europe pour tenter de conserver quelques intérêts précaires ; même si ces actions n’ont fait que détériorer le contexte économique et sécuritaire international, et ont favorisé la formation d’organisations criminelles.
– « L'obéissance aveugle à l'autorité » est ce qui peut faire croire à tort qu’une personne n’est pas responsable des dégâts physiques ou psychologiques consécutifs à ce qui lui a été demandé, ou a été autorisé, par une figure d’autorité réelle ou supposée. Cette obéissance aveugle peut se présenter dans le cadre coercitif d'une entreprise ou d'un service de sécurité, comme les travaux des chercheurs Stanley Milgram (critiqué par certains psychologues tels qu’Alex Haslam) et Philip Zimbardo l'ont mis en évidence. Il n'est pas nécessaire d'insister longuement sur le fait que tout le monde est moralement et légalement responsable de ses agissements, dans tous les cas, même si un responsable d'entreprise ou une figure d'autorité quelconque pousse, encourage ou autorise à commettre des abus.
Dans un contexte de grand stress sociétal, causé par exemple par une instabilité économique et une pauvreté généralisée qui se prolongent sur plusieurs années, l'obéissance aveugle peut conduire de simples citoyens à commettre des atrocités à grande échelle à l'image des désastres humains qui ont eu lieu en Europe et en Afrique au cours du XXe siècle.
Les anciens régimes autoritaires d'Europe de l'Est et de l'Union soviétique avaient aussi utilisé cette obéissance aveugle pour encourager la délation de toute activité ou idée « potentiellement dérangeante » et pousser des civils à surveiller leurs voisins, leurs collègues ou des inconnus dans les espaces publics.

En Belgique, d'une façon alarmante, des membres des services de sécurité ont développé des pratiques similaires en manipulant des civils, cyniques ou naïfs, pour surveiller de façon intrusive, voire harceler, leurs concitoyens. En prétextant devoir répondre à une menace sécuritaire furtive, ils chercheraient à mettre en place une forme d'État policier instable basé sur des pratiques qui, en ce qui concerne la sécurité, se sont déjà montrées inutiles par le passé (sans parler de leur illégalité et de leur dangerosité pour l’ensemble de la société). Les manipulations et la surveillance généralisée de la population n’ont d’ailleurs pas empêché l’effondrement d’anciens gouvernements répressifs sur notre continent. Ces méthodes n’ont fait qu’accentuer leurs incohérences. Elles sont aussi à l’origine de troubles psychologiques aux conséquences imprévisibles, et peuvent causer des comportements violents inattendus à l’égard de représentants des forces de l’ordre et de citoyens lambda. Plus généralement, il semble évident que des pratiques qui menacent la sécurité nationale et l’intégrité de l'État de droit ne peuvent en aucun cas aider à les protéger, c'est tout le contraire.
La vidéo suivante résume les résultats des travaux des chercheurs Stanley Milgram et Philip Zimbardo sur l'obéissance aveugle à toute forme d'autorité, qui peut aller jusqu'à inciter des individus à bafouer les lois, et à commettre des abus et des crimes :
[25] Chaîne YouTube OTB - Outside the box, Le top 5 des études de psychologie sociale qui vous feront requestionner les choses
https://youtu.be/pkM9MYiARM8  (vidéo, durée 12:39, en français)

Parmi les exemples liés à l'ancrage et au biais de confirmation, mentionnons les préjugés basés sur la langue nationale parlée. Les clichés et discours réducteurs sur les néerlandophones et les francophones sont courants. Ils sont renforcés par des médias des deux côtés, qui en profitent parfois pour jeter de l'huile sur le feu et ainsi plaire à une certaine audience… Il semble évident que le fait de parler une langue n'influence pas, négativement ou positivement, des caractéristiques personnelles comme l'ouverture d'esprit, les capacités intellectuelles, l'esprit entrepreneurial, les talents individuels, la générosité, et le sérieux. Ce qui est surprenant en ce qui concerne ces préjugés basés sur la langue, c'est qu'il y a une cinquantaine d’années, à l'époque où la région francophone était plus prospère que la région néerlandophone, la plupart d’entre eux étaient inversés. Il est clair que si une région connaît temporairement plus de difficultés qu'une autre, ce n'est pas parce qu'on y parle une certaine langue ou à cause de spécificités culturelles, mais bien parce qu’elle a eu à un moment donné plus de difficultés à s'adapter à des changements économiques mondiaux. C'était le cas de la région francophone dans les années 1960 et 1970, en particulier à cause d'une forte dépendance à des industries en déclin, le charbonnage et la sidérurgie.
Comme autre exemple lié à ces mêmes biais cognitifs, on peut citer les préjugés selon lesquels les femmes auraient de moins bons résultats dans les domaines scientifiques que les hommes. Il y a moins d'une centaine d'années, ces absurdités étaient encore perçues comme des vérités incontestables. De nos jours, il y a suffisamment de femmes diplômées dans les domaines scientifiques les plus avancés pour constater que c'est avant tout l'environnement d'apprentissage, l'encadrement et les possibilités de développement intellectuel qui font qu'un individu excelle dans un domaine particulier, quels que soient son genre, sa langue maternelle, la couleur de sa peau, de ses cheveux et de ses yeux.

Il serait utile de remettre en question tous les préjugés qui encouragent les discours provocateurs et les comportements discriminatoires. Cette remise en question concerne les préjugés avec lesquels on peut avoir grandi, qu'ils soient basés sur des différences linguistiques, ethniques, religieuses, philosophiques, politiques, ou qu'ils visent des représentants de la fonction publique, comme les élus politiques ou encore les membres de services de sécurité. Aujourd'hui, des changements majeurs sont en cours avec une mondialisation accélérée et l'arrivée de technologies disruptives telles que les nouvelles sources d'énergie propre, l'intelligence artificielle, l'impression en trois dimensions et la nanorobotique. L'une des priorités actuelles semble être de chercher à dépasser les barrières créées par certains préjugés pour pouvoir aller de l'avant et se préparer au mieux face aux changements sociétaux.

Tout être humain peut tomber dans le piège des biais cognitifs. Cela touche aussi bien les enfants en bas âge, que les responsables de service de sécurité et les représentants de gouvernements.
Il est intéressant de souligner que ces biais sont renforcés dans une situation de fatigue ou de stress. Il semble aussi qu’ils soient liés à des fonctions intellectuelles « primaires » qui se seraient développées en accumulant des automatismes de nature biologique, au cours de milliers d'années de survie en milieu hostile. Dans un tel environnement, la survie au quotidien est dépendante de la capacité à prendre des décisions simples sur base d’expériences passées, transmises ou vécues, dans des conditions comparables ; la couleur, la forme et l’odeur de plantes donnent des indices sur leur dangerosité ou leur qualité, il en est de même pour les comportements animaux offensifs ou inoffensifs, et les interactions humaines hostiles ou amicales.

La plupart des décisions prises aujourd'hui sont plus complexes et nécessitent de mieux comprendre les faiblesses des mécanismes cognitifs afin d’éviter toutes sortes d’illogismes, et de jugements erronés aux conséquences désastreuses.
Le cerveau humain tend à simplifier la réalité, en faisant par exemple appel à des raccourcis intellectuels, mais il possède aussi des facultés avancées qui lui permettent de prendre conscience des raisonnements irrationnels et de les rectifier.
Quelle que soit l'origine des biais cognitifs, il semble utile de s'y intéresser dans le but d'améliorer les prises de décisions. S’intéresser à leurs causes et à leurs conséquences permettrait en particulier de mieux appréhender les difficultés rencontrées, et de prendre de meilleures décisions personnelles, professionnelles et sociétales.

2.2.4. La curiosité « utile »

Une autre priorité actuelle est la formation de citoyens qui s’interrogent sur le monde, qui possèdent les connaissances et compétences pour s’adapter plus aisément à de nouvelles situations tout au long de la vie, qui comprennent les principaux aspects de l’évolution des sociétés humaines (langue, consommation, organisation, services publics, entreprises privées, etc.), qui sont capables de remettre en question certains illogismes de notre société et, éventuellement, de proposer des solutions positives et de participer à leur élaboration.

De nos jours, de nombreux enfants sont encore surpris :
– de découvrir la provenance des aliments qu’ils consomment au quotidien ;
– d’apprendre que si on respire, si on boit et si on mange, c’est avant tout pour fournir au corps les particules dont il a besoin pour « fonctionner » ;
– ou encore, pour aborder brièvement quelques notions d’astronomie, de réaliser que tout semble faire partie d’un ensemble dynamique plus grand. Ainsi, même confortablement installé dans un canapé, on se déplace à plus de cent mille kilomètres par heure en accompagnant notre planète (notre vaisseau spatial naturel), « la Terre », qui effectue une rotation sur elle-même en un jour, et accomplit une révolution autour de notre étoile, « le Soleil », en un an. Cette étoile orbite, avec des milliards d’autres astres, autour du centre de notre galaxie, « la Voie lactée », qui se déplace à son tour vers le cœur de notre superamas de galaxies, « Laniakea », et qui n’est qu’un élément d’un réseau plus vaste en mouvement…
[26] Site d’information Futura, À quelle vitesse se déplace la Terre dans l’espace ?
https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/astronomie-vitesse-deplace-terre-espace-8624/ (texte, en français)

On devrait plus solliciter la curiosité utile, par exemple, en prenant conscience que rien ne semble sans causes dans ce monde, celles-ci pouvant être multiples et complexes.
Le Soleil se serait par exemple formé en accumulant des atomes environnants sous l’effet de la gravité, avant de s’enflammer suite à la pression croissante.
Comme autre exemple, plus terre à terre cette fois, citons l’organisation du travail en cinq jours par semaine, et huit heures par jour. Cette organisation a été popularisée par l’industriel Henry Ford au début du XXe siècle. Elle visait à offrir plus de temps de loisir aux ouvriers afin d’accroître la consommation et de stimuler l’économie.
Pour citer un dernier exemple du quotidien, prenons la disposition des lettres sur les claviers azerty adaptés à la langue française. Cette disposition particulière, différente de celle de l’alphabet, a été développée vers la fin du XIXe siècle pour les machines à écrire. Elle permettait de limiter les risques de blocage entre tiges métalliques de touches voisines. Aujourd’hui, les contraintes techniques liées à l’utilisation de machines à écrire ne sont plus d’actualité. D’autres dispositions plus pratiques, comme celle du clavier bépo, offrent des améliorations notables en ce qui concerne la vitesse d’écriture et l’ergonomie.

Aussi, pour permettre aux étudiants de mieux comprendre la société qui leur sera léguée, il serait utile d’encourager les établissements d’enseignement à inviter plus régulièrement des acteurs de la vie publique, tels que des élus politiques locaux, des associations à but non lucratif, et des entreprises privées. Des séances d’information facultatives, organisées une fois par semaine sur le temps de midi par exemple, faciliteraient ce genre d’interactions et inciteraient les apprenants à s’intéresser davantage aux différents aspects de l’organisation de la société.
Les intervenants pourraient aussi profiter de ces interactions pour proposer des stages, de quelques jours à plusieurs mois, pendant les week-ends et les vacances scolaires afin de faire découvrir leurs métiers et de partager leurs expériences.