· Extrait n°2

3.2.1. Les préjugés liés aux différences linguistiques

Il est évident que les parcours personnels font les individus et déterminent leurs caractéristiques linguistiques, comportementales, intellectuelles… Nous entendons parfois à tort que c'est la langue maternelle qui façonnerait tout cela. À l'heure de la mondialisation, il n'y a aucun doute sur le fait qu’un idiome en soi, ou ce qui est encore plus absurde, la nationalité, ou une couleur de peau ou de cheveux, ne joue qu'un rôle mineur dans les caractéristiques individuelles.
Plusieurs langues et lieux géographiques dans notre voisinage peuvent être observés pour illustrer cette réalité.
Il suffit de jeter un coup d’œil en Flandre pour se rendre compte que la population néerlandophone est très diverse, que ce soit sur le plan des talents, des personnalités ou des idées. Parmi les néerlandophones, il y a aussi bien des indépendantistes violents encore prisonniers des blessures du passé… que des citoyens du monde et des altermondialistes idéalistes.
Nos voisins allemands germanophones sont un autre exemple de cette diversité. Parmi eux se trouvent aussi bien des néonazis égarés par certaines théories raciales et une histoire récente complexe… que des pacifistes, des philosophes et des scientifiques qui œuvrent quotidiennement pour un monde meilleur.
De même, en ce qui concerne les francophones de France, on trouve aussi bien d'anciens collaborateurs nazis et des nationalistes qui glorifient la désastreuse période coloniale, en considérant les massacres et pillages commis sur tous les continents comme des détails sans importance… que des philanthropes qui s'investissent dans des projets de développement socio-économique à travers le monde, ainsi que des intellectuels humanistes de renommée mondiale, à l'image du très populaire Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste, traducteur et écrivain.
Comme exemple plus général, on peut citer deux entrepreneurs passionnés par les voyages et par les nouvelles technologies, qui vivent au centre de deux métropoles internationales dynamiques situées à des milliers de kilomètres l'une de l'autre. Ils auront certainement plus de traits en commun et d'intérêts partagés qu'avec un proche parent plutôt intéressé par l'agriculture et un style de vie en milieu rural, qui ne verrait pas l'intérêt qu’on peut trouver dans des gadgets temporairement à la mode. La situation inverse semble aussi évidente.
La langue maternelle présente une certaine importance, mais il semble clair que ce sont avant tout les valeurs humaines et les expériences personnelles cumulées qui, à un moment donné, façonnent les individus et déterminent leurs caractéristiques.

Il est aussi important de préciser que les milliers d’idiomes utilisés dans le monde ne sont pas des rochers immuables tombés du ciel dans des temps anciens. Pour donner une image simplifiée, on pourrait parler d'ensembles de sons, et/ou de signes dans certains cas, qui ont évolué au fil du temps et qui sont échangés pour communiquer des pensées (cette communication n’est pas parfaite et peut être à l’origine de malentendus).
Ces ensembles de sons se basent principalement sur :
– un vocabulaire constitué de « mots » qui sont associés à des personnes, des actions, des éléments matériels ou immatériels, etc. ;
– une grammaire constituée de « règles d'assemblage de mots », comme leur place dans une phrase ou encore les déclinaisons, qui permettent d'offrir plus de clarté et de formuler des idées plus complexes ;
– des variantes et accents locaux, des expressions, des références culturelles et, parfois, des nuances descriptives particulières qui viennent enrichir le tout.

Aussi, les idiomes ne sont pas figés. Ils naissent et continuent d'évoluer. Des mots sont ainsi régulièrement abandonnés, tandis que d'autres sont inventés, importés, ou modifiés au niveau de la prononciation ou de la signification. Les trois termes suivants sont des exemples qui ont traversé les siècles et les continents.

– Barbare :
Ce terme viendrait du mot barbaros « βάρβαρος » qui était utilisé par les hellénophones de l’Antiquité pour désigner les peuples dont la langue était incompréhensible et ressemblait au babil barbarbar, équivalent à blablabla en français.
Les Romains importèrent ce terme dans la langue latine en y ajoutant une connotation d’infériorité. Ils l’utilisèrent entre autres pour désigner et dénigrer les populations installées autour de l’Empire romain, comme les peuples germaniques qui occupaient le territoire actuel de l’Allemagne et ses environs ; depuis plusieurs siècles, les habitants de cette région possèdent l’un des meilleurs niveaux de formation du continent et c’est notamment dû à leur localisation centrale, au carrefour des échanges commerciaux et intellectuels (les premiers, les Romains, ont fini par devenir derniers… alors que les derniers, les Germains, sont devenus premiers…).
De nos jours, le terme « barbare » est utilisé pour faire référence à la brutalité, à l’incivisme ou à la grossièreté.

– Gourou, qui s’écrit aussi guru :
Le terme sanscrit gourou « गुरु » est composé du mot gou qui est associé à « l’obscurité », et du mot rou qui peut être traduit par « lumière » ou par « retirer ». Il était utilisé pour désigner un guide spirituel ou un enseignant.
En français, ce mot a été emprunté pour faire référence au responsable d’une secte, à un maître à penser, ou encore à un expert dans un domaine particulier comme l’informatique.

– Algorithme :
Ce terme est dérivé du nom du mathématicien et astronome bagdadien Al Khwarizmi « الخوارزمي », du IXe siècle, connu pour ses travaux sur l’algorithmique.
Le mot « algorithme » désigne une suite d’instructions (en mathématiques, en programmation…) qui permet de résoudre un problème ou de remplir une fonction.


Les idiomes s'adaptent à travers le temps et les régions, et en fonction des locuteurs. Ce point explique les différents accents et patois qui ont été influencés par des apports locaux. Ils ont évolué indépendamment les uns des autres pendant plusieurs siècles jusqu'à développer une prononciation, une grammaire et un vocabulaire distincts. C'est par exemple le cas des variantes régionales du latin de l'Antiquité, latinum vulgare ou latin du peuple, qui ont donné naissance aux langues romanes contemporaines telles que l'italien, le roumain, le corse, le catalan, l'espagnol, le portugais, le wallon et le français.
À côté de la langue parlée, il faut citer l'écriture qui se base sur un ensemble de symboles (des lettres, des signes de ponctuation, des pictogrammes dans certains cas…) et sur des règles d'assemblage, comme le sens de l'écriture et l'orthographe. La langue écrite évolue, et pas toujours de la même manière que la langue parlée, ce point expliquant la plupart des différences qui existent entre elles. C'est ainsi qu'en français, on retrouve des « lettres muettes » et des sons qui s’écrivent de différentes façons dans certains mots ; qui étaient prononcés d’une autre façon par le passé, ou qui ont été empruntés à d'autres idiomes.
Les différences entre les langues parlée et écrite sont courantes dans le monde, et des réformes sont régulièrement proposées pour les rapprocher, pour les simplifier, ainsi que pour revoir le vocabulaire, la prononciation, et les règles de grammaire et d’écriture « standard », en tenant compte des nouveaux usages. L’enseignement et les médias relayent ensuite ces réformes au sein de la population.
Il est possible d’illustrer brièvement cette évolution linguistique à l'aide des quelques exemples suivants.

– Le français :
Contrairement à certaines croyances, les tribus celtes gauloises, qui s'étaient installées dans une partie du territoire actuel de la France il y a plus de deux mille ans, n'ont eu qu'une influence mineure sur la langue française. Cela s'explique entre autres par le fait que l'écriture n'était pas courante chez ces peuples.
Ensuite, les conquêtes de cette contrée par Rome, au cours du Ier siècle avant notre ère, et par les tribus germaniques, quelques centaines d’années plus tard, ont effacé quasi toute trace de la présence celte. La langue française ne semble donc pas être d'origine celte, mais elle a des fondements latins enrichis de mots importés du grec, en particulier dans les domaines scientifiques. Le français a aussi été influencé par les langues germaniques et l'arabe au Moyen Âge, et par l'anglais au cours du XXe siècle ; il est intéressant d’ajouter ici que ces idiomes avaient, eux aussi, été influencés par des apports d'autres communautés linguistiques, et que leur utilisation s'est répandue à la suite de conquêtes, d'alliances et d’échanges.
Les mots « français » et « France » ont, quant à eux, une racine germanique. Ils sont dérivés du nom de tribus qui vivaient sur le territoire actuel de l’Allemagne et qui ont pris le contrôle d’une partie de l'Empire romain au Ve siècle, les Francs. Le nom « France » a d’ailleurs gardé son origine dans les langues germaniques où il peut être traduit littéralement par l’État ou le domaine des Francs (Frankreich en allemand, Frànkrich en alsacien, Frankrijk en néerlandais, Frankrike en suédois…).
Pour l'écriture, la langue française utilise l'alphabet latin, qui descend de l'alphabet grec, descendant à son tour de l'alphabet phénicien développé au Moyen-Orient il y a plus de trois mille ans.

– L’anglais :
Vers le Ier siècle de notre ère, l'Empire romain parvint à intégrer le territoire de l’Angleterre qui était occupé par des tribus celtes ; parmi ces peuples locaux figuraient les Bretons, Brittons, dont le nom a été utilisé pour nommer la Grande-Bretagne (et dont une partie se réfugia plus tard de l’autre côté de la Manche, dans ce qui allait devenir la Bretagne française). C’est à cette époque que le latin fut introduit pour la première fois au sein de la haute société.
Au cours du Ve siècle, l'effondrement de l'Empire romain fut suivi d'incursions de peuples germaniques en provenance des territoires actuels du Danemark et du nord de l'Allemagne. Les principales tribus qui prirent part à ces offensives étaient les Jutes, les Saxons, et les Angles ; ces derniers donnèrent leur nom à la langue anglaise et à l'Angleterre, England en anglais, qui pourrait aussi être traduit par la terre des Angles. Ces peuples s’installèrent dans la région et un mélange de leurs idiomes s’imposa au sein de la population.
Au XIe siècle, la France envahit à son tour ce territoire et elle y importa des variantes du latin, alors utilisées par l'élite.
Quelques siècles plus tard, l'intérêt grandissant pour les sciences et l'art poussa les intellectuels anglais à importer de nouveaux mots du grec, du latin et de l'arabe.
Ce mélange complexe, fondé sur des idiomes germaniques avec des influences latines et grecques et, dans une moindre mesure, celtes et arabes, évolua pendant plusieurs siècles pour devenir l'anglais contemporain.

– L’espagnol et le portugais :
L'espagnol et le portugais sont deux variantes du latin qui se sont développées dans des régions distinctes de la péninsule ibérique (l’espagnol est aussi appelé « le castillan » en Espagne, en référence à la région de Castille d’où il provient). Ces variantes ont en particulier été influencées par les conquêtes germaniques et par plusieurs siècles de présence arabo-musulmane. De nombreux lieux, cours d'eau et villes de cette péninsule portent d'ailleurs des noms d'origine arabe ; citons par exemple le rocher de Gibraltar, le fleuve de Guadalquivir et la ville d'Almeria.

– Le maltais :
Le maltais est une variante régionale de l'arabe parlée dans les îles maltaises. Il s'est principalement enrichi de mots provenant de l'italien, du fait de la proximité avec l'Italie, et de l'anglais, pendant la période d'administration britannique.

Plus généralement, on peut citer les groupes linguistiques qui sont issus de langues communes plus anciennes. Des variantes régionales se sont différenciées les unes des autres au fil des siècles, d’une part, à cause des distances qui séparaient les locuteurs et, d’autre part, sous l’influence d’idiomes locaux.
Même si elles ont connu des évolutions distinctes, notamment en matière de prononciation et d’écriture, elles ont encore en commun des centaines de mots du quotidien, et certaines spécificités en ce qui concerne la grammaire :
– les langues romanes ; le français, l’espagnol et le portugais font partie des langues qui sont issues du latin parlé à travers l’Empire romain dans l’Antiquité, comme mentionné précédemment ;
– les langues germaniques ; le néerlandais, le luxembourgeois, l’alsacien, l’allemand, le danois, le suédois, le norvégien et l’islandais sont dérivés d’une même langue qui était parlée dans le nord et le centre de l’Europe plusieurs siècles avant notre ère ;
– les langues sémitiques ; l’araméen, l’arabe et l’hébreu sont nés d’une langue utilisée au Moyen-Orient il y a plus de deux mille cinq cents ans.
[52] Paul Jorgensen, À quel point les langues hébraïque et arabe sont-elles similaires ?
https://youtu.be/9YjRuTp-nD0 (vidéo, durée 10:37, en anglais avec sous-titres en anglais)

Ces quelques exemples mettent en évidence le fait que les langues ne sont pas figées et qu'elles ne sont pas inscrites dans l'ADN. C'est encore moins le cas des clichés que certaines personnes associent à leurs locuteurs.
Pour résumer, les langues utilisées à travers le monde semblent avant tout être :
– des connaissances, ou des outils immatériels, qui aident à communiquer oralement ou par écrit ;
– basées sur des sons ;
– résultant d'une évolution parfois surprenante ;
– en constant changement.

3.2.2. Les préjugés liés aux origines et aux convictions

À côté des stéréotypes sur les francophones et les néerlandophones, il en existe d'autres qui emprisonnent un grand potentiel présent en Belgique, et qui détournent des vraies difficultés. Ce sont par exemple les idées reçues basées sur le genre, l'âge, la situation personnelle et les origines, en particulier pour les Belges originaires d'Europe de l'Est, d’Afrique subsaharienne et d'Afrique du Nord. Concernant cette dernière région, les préjugés sont souvent liés à des convictions religieuses salies par l’image extrêmement négative donnée dans les médias, ainsi que par la propagande de guerre diffusée par le commandement de l’armée. Cette campagne de désinformation officielle visait à soutenir les crimes de guerres commis dans des pays étrangers lors d’interventions irréfléchies, parmi lesquels :
- le bombardement de l’Irak pour la recherche d’armes de destruction massive imaginaires, et les opérations qui ont suivi pour combattre les organisations violentes sorties des ruines ;
- les deux décennies d’occupation de l’Afghanistan pour la mise en place d’une dictature entièrement corrompue qui ne tient pas, et qui a couté des milliers de milliards d’euros aux contribuables des pays impliqués ; certains responsables militaires ont justifié cette guerre en diabolisant la population locale, en grande partie illettrée et vivant depuis des siècles dans des villages montagnards reculés à l’Ouest de l’Himalaya (il est évident qu’on ne combat pas l’illettrisme et l’ignorance à l’aide de bombardiers et en répandant le sang, mais plutôt en investissant dans l’enseignement, en faisant preuve de patience, et en encourageant le respect et la compréhension).

Il semble indispensable de rectifier une image entachée par les pires amalgames.

Tout d'abord, il ne faudrait pas confondre Arabes et musulmans. En effet, les Arabes, ou arabophones, ne représentent qu'une minorité (moins du quart) parmi les musulmans dans le monde. On peut aussi ajouter que jusqu'au VIe siècle, le terme « arabe » était utilisé pour désigner quelques populations sémites et majoritairement polythéistes, présentes dans une partie du Moyen-Orient. De nos jours, ce terme est utilisé de façon plus générale pour désigner les populations du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord qui ont partiellement adopté des variantes de l'arabe au cours des siècles suivants ; des langues locales plus anciennes sont aussi utilisées dans plusieurs régions, c’est par exemple le cas des idiomes tamazight « ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ » au Maghreb.

Ensuite, il est utile de préciser qu'il y a approximativement un milliard et demi de personnes de culture ou de conviction musulmane à travers le monde. Ces personnes vivent principalement sur un territoire qui s’étend du nord-ouest de l’Afrique au sud-est de l’Asie. S'il y avait ne serait-ce qu'un pour cent de ce milliard et demi de personnes, une partie insignifiante, qui correspondait aux préjugés d’extrémisme et de terrorisme fanatique omniprésents dans les médias, cela ferait des siècles que la Terre ressemblerait à un cratère géant.

Il est évident que les criminels, quels qu'ils soient, semblent avant tout être des personnes traumatisées ou psychologiquement détruites. Ceux-ci peuvent chercher à justifier des actes violents en interprétant à leur façon des aspects de la première idéologie qui leur passe par la tête. Cependant, on se trouve encore dans une situation où les médias expliquent souvent les faits de manière extrêmement simplifiée en faisant référence à des préjugés répandus dans certains cas, ou alors ils le font de façon plus responsable sur base de causes socio-économiques. Le degré de sérieux des explications données dépend principalement, non pas de la situation, mais plutôt des origines, et des convictions réelles ou supposées des individus concernés.
D'un côté, lorsque des méfaits sont commis dans des pays à majorité musulmane aux mains de dictatures corrompues ou dans des situations de conflits prolongés, ces actions sont directement rattachées à la religion. Il en va de même pour les individus qui ont des « origines musulmanes » et ce rapprochement absurde est fait même si ces personnes ne sont pas particulièrement religieuses et qu'elles n'ont pas grandi dans un contexte religieux. En faisant référence à la religion, les médias concernés rattachent indirectement les crimes commis à l'ensemble des personnes qui ont un lien avec le culte en question. Dans ce cas-ci, plus d'un milliard et demi de personnes sont associées à ces situations alors qu'elles ne se sentent pas plus concernées que les autres, qu’elles ne les soutiennent évidemment pas, qu'elles vivent majoritairement dans la paix, et qu'elles ont suffisamment de préoccupations et de difficultés au quotidien, comme la plupart des êtres humains.
D'un autre côté, lorsqu'une atrocité est commise par une personne qui a des « origines » autres que musulmanes, des explications plus objectives et détaillées sont fournies pour essayer d'en comprendre les causes. Avons-nous par exemple déjà entendu dire que le meurtrier norvégien qui a pris la vie de dizaines de personnes il y a quelques années avait fait cela pour le bien du christianisme ou d'une couleur de peau, quand bien même il l'a revendiqué et répété ? Que les attaques perpétrées par d'anciennes organisations nationalistes de « culture catholique » dans des régions comme le Québec et l'Irlande du Nord étaient liées à certaines convictions chrétiennes, ou avaient pour cause des spécificités physiques ? Que les atrocités commises par des moines bouddhistes contre des populations minoritaires de Birmanie avaient des fondements dogmatiques ? Non, certainement pas. Quand bien même les criminels concernés l’auraient prétendu à maintes reprises, il aurait été complètement absurde de penser que leurs actes étaient liés à une origine ou à un courant religieux.

Parallèlement aux points précédents, il semble aussi intéressant de souligner l'importance des savoirs rassemblés, découverts et enrichis qui ont été transmis par les sociétés dites « arabo-musulmanes », plus précisément par les sociétés composées majoritairement d’arabophones musulmans, mais parlant aussi d'autres langues locales et incluant des minorités chrétiennes et juives. Ces savoirs sont très divers et vont des mathématiques, avec les ouvrages sur l’algèbre (al jabr en arabe) et l’algorithmique du mathématicien Al Khwarizmi… aux travaux en philosophie de savants comme Al Kindi, Avicenne (Ibn Sina), et Averroès (Ibn Rochd) qui ont participé à la traduction, à l’enrichissement et à la transmission de l’héritage de la Grèce antique, présent en partie dans des territoires qui se sont convertis à l’islam ; plusieurs chefs-d’œuvre de philosophes grecs - tels que Almageste de Ptolémée - avaient complètement disparu d’Europe, jusqu’à ce que leurs traductions en langue arabe ne réapparaissent sur le continent européen à travers l’Andalousie et la Sicile arabo-musulmanes.

Parmi les connaissances transmises, il y a par exemple les chiffres dits arabes, qui sont basés sur un système de numération indien, et qui ont été raffinés par des mathématiciens arabophones du Moyen-Orient avant d’être transmis à d’autres régions du monde via les échanges commerciaux et intellectuels.

De nombreux mots de la langue arabe, parfois eux-mêmes importés d'autres idiomes, ont aussi été transmis avec ces savoirs. Ce sont des mots que nous utilisons régulièrement tels que chiffre, algèbre, algorithme, alchimie, azur, sirop, café, carafe, sucre, abricot, jasmin, jupe, coton, magasin, girafe, gazelle, guitare, hasard ou encore élixir.

Contrairement au christianisme du Moyen Âge, l’islam en soi ne s’oppose pas aux sciences profanes. C’est tout le contraire, la religion musulmane encourage les croyants à se questionner sur la nature humaine, et sur la complexité du monde. La quête du savoir et le développement de connaissances bénéfiques aux êtres humains y sont même considérés comme des actes d’adoration.
Les savants de langue arabe ont par ailleurs rassemblé, étudié et développé les connaissances grecques et indiennes pendant les siècles difficiles qu'a connus une grande partie du continent européen de la chute de l'Empire romain jusqu’à la Renaissance :
[53] Mahmoud Hussein et Philippe Calderon, Lorsque le monde parlait arabe
https://youtu.be/ZGHA0FXyvHg (vidéo, durée 3:15:34, en français)

Les territoires à majorité arabophone qui se situent de l'autre côté de la Méditerranée ont excellé dans les domaines scientifiques et économiques, particulièrement entre le VIIIe et le XIIe siècle, avant d'entrer dans une longue période de déclin due à des facteurs divers tels que :
1. Les conflits entre dynasties régionales et entre différentes branches et sous-branches de la religion musulmane, comme pour le christianisme en Europe avec l'Inquisition et les guerres entre catholiques et protestants, et pour l’hindouisme en Asie avec les conflits entre certains de ses courants (toute idéologie religieuse ou areligieuse peut être manipulée par des criminels en quête de pouvoir, ou par des individus violents qui sont convaincus de détenir la vérité absolue) ;
2. Les invasions du début du deuxième millénaire, parmi lesquelles les vagues de croisades européennes et les conquêtes mongoles, qui ont mis fin à plusieurs siècles de prospérité et d’essor intellectuel ;
3. La faible densité de population, l'aridité de ces territoires, et la pauvreté en ressources naturelles (à l'exception des ressources fossiles découvertes il y a quelques décennies) ;
4. Les situations instables laissées par les anciens pays coloniaux (France, Royaume-Uni, Italie et Espagne), qui sont sortis affaiblis de la seconde guerre mondiale et ont fini par perdre le contrôle de leurs colonies. Ces pays se sont retirés de façon précipitée en laissant derrière eux de petits États artificiels, aux frontières souvent « rectilignes », sans tenir compte des populations concernées. Plusieurs de ces États portent d'ailleurs des noms d'origine coloniale ; citons par exemple la Tunisie, qui porte un nom dérivé de sa capitale Tunis ; l'Algérie, qui porte aussi un nom dérivé de sa capitale Alger ; le Maroc, qui porte un nom dérivé de la ville de Marrakech et qui, en arabe, est communément appelé le Maghreb, bien qu'il ne représente qu'une toute petite partie de cette région ;
5. La plupart des dictatures instables et corrompues actuelles que les anciens pays coloniaux ont armées dans les années 1950 et 1960 dans le but de conserver des intérêts économiques précaires. Certaines de ces autocraties tentent de se cacher derrière une façade de stabilité pour masquer les détournements incontrôlables de fonds publics et les rivalités permanentes en coulisse ; à l’image de l’ancien « président » octogénaire algérien, « réélu » à plusieurs reprises avec des scores manipulés approchant les cent pour cent des voix (malgré une grave maladie l’empêchant d’être actif), qui se contentait de lire quelques discours préparés par des tiers, alors que les responsables du régime s’affrontaient derrière les rideaux ;
6. Les récentes interventions militaires étrangères qui ont déstabilisé une partie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Ces interventions préventives étaient censées apporter plus de stabilité au bout de quelques mois, mais elles ont conduit à des conflits complexes qui se prolongent, s’étendent, et encouragent tous les extrêmes.
Cette liste n'est pas exhaustive, mais elle permet de comprendre que, même si les territoires concernés étaient majoritairement polythéistes ou chrétiens, les difficultés actuelles seraient similaires. Il en serait de même pour les criminels, que dictatures et conflits locaux ont fait naître et qui essayent de justifier leurs atrocités en exploitant la première idéologie disponible ; ici, religieuse, mais qui aurait très bien pu être raciale, politique ou économique comme cela a été le cas en Europe au cours du XXe siècle.
Il est important de prendre conscience que tout courant de pensée peut être manipulé par une minorité pour justifier des abus, voire des comportements violents, en particulier au cours de périodes d’instabilité économique ou sécuritaire. Ce qui semble différencier une idéologie quelconque d'une tendance criminelle est la zone à partir de laquelle des individus innocents sont progressivement mis à l'écart ou traités de façon inhumaine à cause de préjugés et de généralités. Le rempart face à ces menaces semble être la défense sans condition des différents aspects de la dignité humaine.
Comme exemples connus, citons les groupes minoritaires qui ont manipulé certains aspects :
– du christianisme avec les croisades, l'Inquisition et les conflits entre ses branches, comme en Irlande du Nord, où des mouvements politiques ont alimenté une guerre civile qui a déchiré les communautés catholique et protestante jusqu'à la fin du XXe siècle ;
– de l'islam avec certains mouvements criminels qui cherchent à nier les atrocités qu'ils commettent dans des situations de conflits locaux dévastateurs, ou face à des dictatures qui ne se maintiennent au pouvoir que par la violence aveugle et la corruption omniprésente ;
– du judaïsme avec les stigmates du passé, certaines menaces actuelles et les peurs tout à fait compréhensibles qui en découlent, mais qui sont exploités par une minorité pour justifier l’occupation militaire de territoires étrangers et le désastre qui en découle ;
– du bouddhisme avec les attaques répétées contre une partie de la population dans des régions extrêmement démunies de Birmanie ;
– des principes marxistes égalitaristes et antireligieux qui ont été utilisés pour justifier les répressions brutales sous les régimes totalitaires pseudo-communistes d'Europe de l'Est et de l'Union soviétique;
– des idéaux de supériorité culturelle ou raciale qui sont avancés pour encourager les injustices et la violence, à l’image des génocides commis par l'Allemagne en Afrique et en Europe, ainsi que des massacres de masse, moins médiatisés, perpétrés par la France en Algérie et par la Belgique au Congo pendant la période coloniale.

Au sujet de la colonisation belge en Afrique centrale, l’essai Congo : Une histoire, de l’écrivain brugeois David Van Reybrouck, est un ouvrage de référence qui apporte des éclaircissements sur des éléments incontournables tels que :
- le régime de terreur mis en place par Léopold II, qui fut financé en partie par le gouvernement belge ;
- les pratiques de recrutement forcé ;
- les exécutions publiques ;
- l’impôt obligatoire payé sous la forme de travail, pour la récolte de caoutchouc et d’huile de palme par exemple ;
- le déplacement massif et irréfléchi de population (de villages vers des bidonvilles à proximité de ressources naturelles et de points de passage importants), ainsi que les conditions de travail déplorables, qui ont ensemble aggravé - voire causé - plusieurs pandémies et conflits interethniques;
- les bénéfices tirés de la colonisation qui ne furent pas destinés au développement de projets essentiels, comme le remplacement des bidonvilles par des villes modernes et la mise en place d’une économie durable, mais qui furent accaparés par des groupes industriels et financiers (une partie mineure de ces bénéfices fut utilisée pour la construction d’infrastructures facilitant l’exportation de matières premières).
- la ségrégation raciale entre « Blancs » et « Noirs » dans les centres urbains ;
- le fait que tout au plus une vingtaine d’universitaires avaient été formés, après septante-cinq années de colonisation et malgré les centaines de milliers d’autochtones qui avaient travaillé pour l’administration et les entreprises coloniales ;
- la « pseudo-indépendance » précipitée et sabotée du Congo le 30 juin 1960, qui fut décidée en quelques mois alors que les révoltes se multipliaient, qui prévoyait que des postes de premier plan dans l’armée et dans les grandes entreprises restent entre les mains de responsables belges, et qui fut immédiatement suivie par une intervention militaire belge, ainsi que par une aide ambigüe offerte à la région minière sécessionniste du Katanga et par un soutien implicite apporté à l’assassinat du Premier ministre Patrice Lumumba.
Ces éléments permettent de mieux comprendre le traumatisme qui a été causé à la population congolaise, et la situation instable qui se poursuit en Afrique centrale.
Il est utile de préciser qu’une poignée de bons samaritains et de coloniaux aux nobles intentions ont pris part à ce projet de colonisation, notamment en développant l’enseignement et en lançant des campagnes de vaccination, mais ces gouttes d’espoir se sont perdues dans un torrent de négligences, de maltraitances et de meurtres, alimenté par une exploitation sauvage des ressources naturelles locales.
De nos jours, la présence de minerais provenant du Congo dans des appareils électroniques du quotidien (ordinateurs, téléphones, tablettes…) est un rappel de la dette morale et financière de la Belgique envers la population de ce territoire. La conscientisation des consommateurs quant à l’impact de leurs décisions d’achat, et le développement de projets éducatifs adressés directement à la population de ce pays, de manière transparente, permettraient d’améliorer la situation actuelle (voir le point 5.2.2.1. Défense de la dignité humaine - B. Dans le monde).


En ce qui concerne les désastres humains à grande échelle, ceux-ci peuvent encore être déclenchés aujourd'hui par des pays libres, prospères et en situation de paix. C'est par exemple le cas avec le chaos provoqué par les opérations militaires étrangères en Irak. Ces interventions avaient initialement été lancées pour mettre fin à un régime soupçonné de produire des armes de destruction massive, ces soupçons s’avérant cependant infondés. Ils se basaient sur des sources douteuses, prises en compte dans un contexte sécuritaire complexe et sous l'influence de possibles intérêts économiques à court terme.
[54] Vincent Jauvert, L’Obs, « L’incroyable histoire du mensonge qui a permis la guerre en Irak »
https://www.nouvelobs.com/l-enquete-de-l-obs/20130308.OBS1260/l-incroyable-histoire-du-mensonge-qui-a-permis-la-guerre-en-irak.html (texte, en français)

Cette situation montre à quel point il semble indispensable qu’aucune décision d'une certaine importance sur le plan sécuritaire ne soit prise par des individus constamment exposés à de fortes pressions, qui ont vécu des expériences traumatisantes, ou qui peuvent être influencés par des intérêts politiques ou économiques. Ces trois éléments détériorent inévitablement, consciemment ou inconsciemment, la capacité de jugement, ce qui peut conduire aux décisions les plus irréfléchies et catastrophiques ; ce fait aide d’ailleurs à comprendre l’adage selon lequel le pouvoir tend à corrompre même les plus vertueux.
Sans le discernement et la réserve qu’il exige, tout pouvoir peut devenir un poison pour ceux qui le détiennent.

Quelle que soit la situation, et sans pour autant disculper les criminels, il semble essentiel de prendre du recul par rapport aux discours réducteurs afin de se concentrer sur le contexte qui permet d'appréhender les faits.
On peut aussi ajouter que le devoir de mémoire n'est pas limité aux victimes et à leurs descendants. C'est plutôt une responsabilité collective afin que les générations présentes et futures en comprennent les principales raisons, n'en commettent plus de semblables, et ne les revivent pas. Ce devoir passe en particulier par une meilleure compréhension des causes et des conséquences de ces drames.

De manière plus générale, face au mystère de l’avant et de l’après-vie biologique, l’être humain tend à s’attacher à des éléments immatériels qui étaient présents avant sa naissance et qui pourraient le rester après son départ. Ils peuvent être liés à des valeurs humanistes, à des convictions religieuses ou philosophiques, à une langue, à un territoire temporairement délimité par des frontières physiques ou administratives, à des théories raciales… En ce qui concerne ce penchant naturel, les mouvements qui encouragent la haine ou la violence se placent à un niveau extrême et cherchent à imposer leur vue à d’autres personnes. Ils attirent notamment des individus vulnérables qui rencontrent des difficultés socio-économiques, qui ont besoin de se rassurer en période de grands changements sociétaux, ou qui ont vécu des expériences traumatisantes. Les idées de supériorité qui sont utilisées pour justifier des méfaits peuvent être basées sur n’importe quelle idéologie, spécificité culturelle ou caractéristique physique.
Le témoignage de Christian Picciolini, ancien responsable d’un groupe néonazi nord-américain, donne une idée des processus de radicalisation et de déradicalisation :
[55] Christian Picciolini, Ma descente dans le mouvement néonazi d’Amérique et comment j’en suis sorti
https://www.ted.com/talks/christian_picciolini_my_descent_into_america_s_neo_nazi_movement_and_how_i_got_out (vidéo, durée 20:18, en anglais avec sous-titre en anglais)

La connaissance de l'histoire est d'une importance primordiale, en particulier aujourd’hui. Tout d'abord parce qu'oublier le passé, c'est prendre le risque d'en répéter les erreurs. Ensuite, cela permet de prendre conscience qu'un développement durable ne semble possible qu’à travers un respect et une compréhension mutuels, soutenus par des projets socio-économiques.